Tous les ans, c’est pareil.
Le soleil revient et avec lui, une folle envie de mettre des jupes, d’organiser des pique-niques et de courir les expo’. Dans notre jargon, on appelle ça l’Insouciance et ça renvoie généralement Conscience Professionnelle dans ses pénates. Bref, cette année, le bougre aura mis le temps mais il a finalement daigné montrer le bout de son nez. Voici venir un week-end, un vrai : du genre de ceux qui commencent avec un barbecue et qui finissent avec des coups de soleil.
Samedi matin, donc. Moi : jupe à pois, lunettes de soleil XXL (So 2011, mais qu’importe !). Indécise : plutôt ballerines ou sandales ? Samedi-sexy ou samedi-hyperactive ? Dilemme. Réception d’un SMS : « Salut ma douce, expo de Buren au Grand Palais pour Monumenta : ça te dit ? » Monumenta, quézako ? En plus t’es mignon, mais j’ai rendez-vous rue de Varenne avec Rodin. Des mois que je dois aller voir la fameuse « Porte des Enfers ». Impossible. « A tout hasard, je t’envoie une ou deux photos de la Monumenta en espérant que tu te dises que c’est plus urgent que Rodin !! » Il insiste, le bougre… Je grogne : l’art contemporain et moi, ça fait trente-deux. C’est bien connu. Mais bon, pourquoi pas ? Les clichés m’intriguent : c’est coloré, lumineux, aérien. Mouais… Quoiqu’en dise Sénèque, il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis : ok, j’en suis. Où et quand ? « Clémenceau, ligne 1. C’est ouvert jusqu’à minuit ! » Ah oui, quand même !

Rendez-vous pris pour 16h30. Ça me laisse amplement le temps de changer d’avis et de traîner mes sandales jusqu’au canal Saint-Martin, histoire de boire du jus de papaye en jurant mes grands dieux de corriger mes copies demain. Ah ! Demain, le bon ami d’Insouciance ! Bref. Quelques heures plus tard, j’arrive place Clémenceau : abrutie de soleil, assommée par la chaleur. A ce stade de la journée, mes sandales ne sont plus sexy et ma jupe à pois a le tournis. Je suis plutôt surprise : la file d’attente pour Monumenta fond comme neige au soleil. J’emboîte le pas à la colonne de touristes qui s’éventent à grands coups de Routard et en attendant mon ami, je file sur internet pour en apprendre davantage sur le concept Monumenta. Ça dit : « Un concept unique, sans équivalent dans le monde, organisée par le ministère de la Culture et de la Communication, MONUMENTA invite chaque année un artiste contemporain de renommée internationale à investir les 13 500 m² de la Nef du Grand Palais avec une œuvre spécialement conçue pour l’occasion. » 13 500 m2 ? Je suis impressionnée. Combien de boîtes de chaussures ça peut représenter 13 500 m2 ? Le temps de me délester de 10euros pour deux places plein tarif, mon ami me rejoint : excité. Le mot est faible. Il me parle en phrases courtes et rapides de « Personnes », l’édition 2010 de Monumenta : Christian Boltanski avait proposé une réflexion sur la mémoire et la Shoah, saturant la grande nef de casiers rouillés, d’un cimetière de vêtements et des pulsations d’un cœur anonyme. Installation martiale, oppressante, impersonnelle à l’extrême.
Je suis fascinée. Bon sang, mais qu’est-ce que je faisais en 2010 ? Je passais le… CAPES ? Ah oui. C’est vrai… Je tais ma frustration et je m’engouffre sous un portique noir et blanc qui n’est pas sans me rappeler la dernière exposition où j’ai mis les pieds : Burton. J’ai le sourire aux lèvres. C’est la première fois que je vais mettre les pieds au Grand Palais. D’une certaine manière, l’excitation me gagne.

Au bout du tunnel, un homme à la carrure impressionnante me fait ouvrir mon sac. « C’est bien un sac de femme, ça ! » Qu’est ce qui te fait dire ça, gros malin : le jus de papaye ou le gloss à la cerise ? « En tous cas, profitez-en, avec le soleil : c’est intense. » Plaît-il ? Il veut dire quoi par « intense », monsieur muscle ? Un pied sous la grande nef et je comprends.
D’abord, il fait plus de 40°C sous la verrière : grande bouffée d’air brûlant dans la figure. Yeux qui s’écarquillent. Inspiration. Et puis, tout de suite après : stupéfaction. Ce que je découvre est… Monumental. Grandiose. Aérien. Premier réflexe : je me pince pour vérifier que je ne viens pas d’atterrir directement dans une toile de Soulage (Indulgence, c’est probablement le seul peintre contemporain dont il m’ait été donné d’étudier les œuvres.). Deuxième réflexe, régressif celui-là : sauter à pieds joints dans les pastilles de couleurs que projettent sur le sol de la nef le soleil qui traverse la verrière et les installations de Daniel Buren (un Français !). « Excentrique(s), travail in situ ». C’est le nom de la création. Des structures circulaires translucides jaunes, oranges, vertes et bleues, rehaussées sur des pieds, comme autant de bulles colorées que l’artiste intercale entre nous et la coupole : une forêt et son plafond de verre en dessous de la coupole de fer. L’ensemble est vibrant de soleil. Jeu de reflets, de transparences, de couleurs et de lumières. Cette promenade psychédélique et inattendue me ravit ! En gravissant quelques marches, je découvre la structure du dessus : l’air circule, étouffant. Les volumes du Grand Palais sont colossaux ! La coupole, les pastilles de Buren. L’ensemble est étrangement harmonieux. Je suis soufflée.

Daniel Buren au milieu de son exposition colorée
Un sursaut de mon camarade : j’apprends que l’artiste est présent le temps d’une séance de dédicace. Allons bon ! Tout en buvant mon jus de papaye à petites gorgées calculées, je regagne les strates inférieures, histoire de m’émerveiller encore un peu des reflets et des couleurs. Un miroir sous la coupole. En me juchant en son centre, j’ai l’impression de planer vers le bas : stupéfiant. Ma jupe à pois qui défie les lois de la gravité ! Je suis emballée.

Dix minutes plus tard, je ressors : la sueur qui me coule dans la nuque, les yeux tout éblouis. Bon, pour Rodin, il me reste encore lundi…
Hécate






Je craignais un commentaire nunuche, que je zapperais vite fait, et je me découvre au bout du texte le sourire au lèvres. Merci de m’avoir donné envie de ne pas être chez moi!
Merci. Et…bonne promenade!Dépaysement garanti.
Ta chronique est chouette, elle me donne envie de rentrer à Paris.