Moira’s musings, chapitre 17 : after-promenade
ou
Hobb, Pullman et Damasio, du colloque aux vacances.

 

En littérature, bien que prof de français, il y a beaucoup de choses que je n’aime pas :
* les livres qui prennent les gens pour des cons en se cachant derrière un rideau de fausse humilité populaire,
* les livres qui prennent les gens pour des cons en se cachant derrière un brouillard de promo glauque et prétentieuse,
* les scènes qui semblent écrites dans la seule pensée de ce qu’en dira un khâgneux, Télérama, ou Le Point,
* les scènes de torture gratuite qui se prétendent audacieuses, les scènes de sexe déprimant qui se prétendent réalistes…

– Ouais eh ben moi, j’aime pas la fantasy.

Grand bien te fasse. Je comprends parfaitement qu’on aime ses personnages ancrés dans le réel (« passqueu on s’identifie mieux » disent mes élèves – plus pour longtemps, le bac tire à sa fin), qu’on préfère les imaginations qui se déploient sur d’autres facettes que les mondes secondaires.

– Oui mais surtout, la fantasy, c’est un peu que des histoires d’elfes qui doivent trouver les sept joyaux magiques pour réaliser une prophétie magique avec une princesse guerrière à gros seins, un vieux mentor qui meurt pour laisser le héros orphelin magique accomplir sa quête et des prénoms avec des y et des k, alors ça soûle.

À ce moment-là, je peux affirmer que la littérature réaliste, c’est que des couples de chômeurs immigrés qui divorcent suite à une affaire de cul banale tandis que leur ado sombre dans le deal et que la vieille grand-mère parkinsonienne réapprend à aimer la vie au contact de son simple mais bourru jardinier.

Sauf que c’est très, très faux.

Donc, pour ceux qui auraient envie de sortir des clichés et de se lire un vrai beau livre de fantasy cet été, trois suggestions.

– Bon alors déjà, moi j’ai besoin que les personnages aient un peu de profondeur. Ou même beaucoup. À la limite peu importe le monde dans lequel ils évoluent, si ce sont des carcasses vides, même avec une épée sertie de joyaux magiques et un pote dragon, je prends pas.

On est d’accord. Tu as le temps de te plonger dans une jolie longue série ? « Oui, ça tombe bien, je viens de terminer les Rougon-Macquart » ? Impeccable.

Va lire L’Assassin Royal, de Robin Hobb. (Pour bien faire il faudrait t’interrompre en cours de lecture pour lire une autre saga qui s’insère au milieu de la première, mais si tu lis en français, tu es la victime collatérale d’un léger non-sens éditorial. En anglais, l’ordre des trois premières trilogies, c’est Farseer, Liveship Traders, Tawny Man – y’en a eu d’autres depuis).

Alors oui, tu vas retrouver du château-fort, du pouvoir magique (en l’occurrence, une double télépathie humaine et animale dont le héros, Fitz, maîtrise maladroitement les deux arts), de l’intrigue royale et des secrets enfouis. Mais justement. Ce n’est pas un roman qui fait de l’esbroufe en balançant à chaque page des concepts plus ou moins ténébreux ou des twists à n’en plus finir. C’est un roman de facture classique, à la fois sobre et fourmillant, et surtout, un de ces romans qui explore ses personnages à fond. La galerie des personnages secondaires est d’une richesse remarquable : le Fou est certainement le plus mémorable de tous, mais aujourd’hui où la mode est aux dark teens, quel bonheur de croiser des adultes un peu cassés, qui doutent mais qui tiennent, qui aiment sans poudre aux yeux – Burrich, Chade, Verity et Kettricken… Quant à Fitz, non seulement la narration à la première personne lui donne l’occasion d’inscrire ses questionnements et ses souffrances dans le temps long, dans la durée de l’incertitude, mais on pourrait dire que les plus belles scènes d’action sont celles qu’il mène dans sa tête, le pénible apprentissage d’un Skill qui lui échappe, l’impossibilité de dominer le Wit qui le dévore, la lente découverte de la manière dont il pourra reprendre sur son existence un semblant de contrôle. À l’horizon du roman se dessine le profil de la créature de fantasy la plus repérée sans doute, le dragon, mais qui devient une présence hautement métaphysique, dont les pouvoirs touchent à la mémoire, à l’identité, à l’âme. La générosité de l’auteur et sa finesse de perception sont visibles à travers l’infinité de façons dont elle envisage l’esprit humain.

– Et puis je veux un truc un peu complexe, avec des idées derrière, un projet. Pas juste un bouquin hyper manichéen avec des méchants trolls baveux et des gentils gentils. Pas de la daube qui part du principe que les ados sont des attardés auxquels il faut vendre de la soupe à base d’héroïnes incomprises car tellement matures pour leur âge.

On est d’accord : les young adults, ça se respecte. Va donc voir His Dark Materials, la trilogie de Pullman que les Français ont plus ou moins intitulée À la croisée des mondes. On y trouve, le titre le suggère, des mondes parallèles, à commencer par celui de Lyra où l’âme de chacun est incarnée par un daemon, un animal qui trottine-volète-batifole (rayez la mention inutile) à leur côté. Quand tu auras terminé de t’interroger sur la forme que devrait prendre ton daemon à toi, tu iras visiter les autres mondes. Le périple où Lyra commence son apprentissage d’abord, depuis les couloirs d’un Oxford parallèle jusqu’aux banquises du nord et aux ours cuirassés qui les peuplent ; les mondes parallèles, celui de Will si étrangement semblable au nôtre, celui de Cittàgazze, central, hanté de spectres et de savants, et puis même les Enfers… Et derrière, un propos philosophique, anticlérical certainement – mais la volonté de l’Église et celle de la science ont d’inquiétantes collusions – mais qui tourne autour du péché originel, que certains veulent abolir sans comprendre qu’il est avant tout conscience et connaissance, persécutant de ce fait les enfants pour les forcer à rester dans l’âge de l’innocence. La rencontre de la fantasy et des philosophies antiques permet de donner corps aux concepts métaphysiques – le daemon, la Poussière, la vérité même qui se mesure à l’aide d’un aléthiomètre. C’est un roman sur le fait de grandir, mais qui nous sort voluptueusement de la bouillie « l’important, c’est de rester toi-même, voilà quoi » dont trop souvent on veut faire la maigre pitance des lecteurs ados.

– Mais moi je veux lire quelque chose de bien écrit, hein ? Parce que la littérature, c’est pas juste des concepts, c’est des mots. Un livre avec des idées géniales mais aucun souffle stylistique, ça m’intéresse simplement pas.

Voilà qui tombe bien : à mes yeux, la meilleure plume contemporaine écrit, non pas des autofictions sordides ou des réécritures prétentieuses de banalités creuses, mais de la fantasy/SF. D’ailleurs, il y a sûrement des lecteurs assidus du genre que son style, au contraire, détournera. Un petit test si tu veux (je t’ai épargné le test pour connaître le visage de ton daemon) :

– le roman est paginé à l’envers pour une raison qui tient à son contenu. Cool ou pas cool ?

– il y a 23 narrateurs différents, identifiés par des signes cabbalistiques, et chacun a un style très reconnaissable (et très exigeant à sa façon). Cool ou pas cool ?

– à un moment, il y a un concours de palindromes. Cool ou pas cool ?

Si tu es emballé, jette-toi à corps perdu dans La Horde du Contrevent d’Alain Damasio. Parce que, outre ces jeux littéraires virtuoses, il ne fera pas que flatter le khâgneux en toi : c’est d’abord une épopée, avec des vrais de vrais héros – je paraphrase l’auteur himself, qui a confessé que, loin de la mode des anti-héros pleins de failles et de défauts, il avait lui besoin de héros qui fassent bloc, de ceux qui suscitent l’admiration. Principe simple : un pays balayé, d’Amont en Aval, par le vent, et une Horde, la 34ème, qui décide de remonter ce vent pour en découvrir l’origine et les formes inconnues. Et pour raconter leur périple, vingt-trois voix donc (certaines plus que d’autres, évidemment), une richesse de voix et de personnages qui remplume à jamais les profils parfois un peu creux du genre. Un fil directeur, le motif du mouvement et du lien, incarné par le vif.

Alain Damasio, lors du Colloque Antiquité-SFFF (crédit : Stéphane Bernault).

J’ai eu l’occasion de parler de ces trois auteurs lors du colloque qui a été évoqué, entre autres, dans les pages de ce site : toute petite façon d’affirmer combien, à mes yeux, leur légitimité littéraire est tout aussi entière que celle de mes classiques favoris, et ô combien plus que celle de certains scribouillards tendance qui aiment pérorer et faire du bruit.

Beaucoup des gens que je rencontre trouvent pénibles Balzac et Zola (ou n’en ont lu que le « profil » au lycée), et pourtant l’équivalence littérature = réalisme paraît profondément ancrée dans les esprits. Au ciné aussi : l’imaginaire se cache derrière l’argument du grand spectacle – cache-misère de scénarios et de dialogues de plus en plus pauvres – tandis que le reste de la production se recouvre de slogans « inspiré d’une histoire vraie ». (« Passqueu on s’identifie mieux. »)

Merci, donc, aux auteurs qui savent que la vérité affleure souvent plus vivement, plus subtilement, plus sincèrement, dans les mondes de l’imaginaire.

Moira

(Relecture et correction par Héloïse Douanier.)

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3 Responses to Moira’s musings, chapitre 17 : after-promenade (Pullman, Hobb & Damasio)

  1. Héloïse Douanier dit :

    Moi, j’aime bien Balzac et Zola. Cela dit, cette chronique est sûrement l’apologie la plus intelligente que j’aie lue de la SFFF. Maintenant je vais être obligée d’en lire pendant les vacances… Bravo.

  2. Moira dit :

    D’abord, merci beaucoup.
    Ensuite, je tiens à préciser que j’aime bien Balzac et Zola aussi (même si dans le lot mon coeur va plutôt à Flaubert). Pour moi, la littérature, c’est comme la gastronomie: le canard c’est délicieux, mais c’est pas une raison pour se priver de langouste. Ou de moelleux au chocolat.

  3. Nicopompus dit :

    Et c’est une fille du Sud qui parle… il faut la croire! 🙂

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