Moira’s musings, chapitre 11 : promenade en phalange

ou

La réconciliation manquée des Grecs historiques et des Akhaiens mythiques : Le Lion de Macédoine de David Gemmell

 

Quand on est un frais et sémillant prof de lycée, on fait régulièrement l’expérience de la question à laquelle on sait pas vraiment vraiment répondre. (On feinte, hein, ça on sait faire…) Dans ma classe de latin de première, y’a deux pros de la chose. Il y a Daryl, le scrupuleux de la syntaxe, celui qui a appris par cœur toutes les règles de sa grammaire et me reprend sur une approximation à propos des imparisyllabiques. Qui a 19 de moyenne et est super gentil. Oui, oui, il existe. Et il y a Yoan, qui me pose des tonnes de colles en civi et même en mythologie : ça, je m’y attendais moins. Il me cuisine, sur les coups de 17h30, sur la bataille de Leuctres (woh là c’était quand ça déjà), les différentes versions des mythographes quant à l’origine du palladion (euh, attends que je rassemble mes neurones) ou encore le devenir des différents Diadoques (hé, mais je crois que ça a sonné, non ?). Sauf que Yoan, c’est pas un élève modèle. C’est juste qu’il a lu Gemmell (1948-2006).

Si toi aussi, pour une raison obscure, tu es en train de galérer à essayer de comprendre les jeux de pouvoir au IVe siècle en Grèce, repose ton Points Histoire qui te donne envie de pleurer et va lire Le Lion de Macédoine. Quatre tomes[1] consacrés à Parménion, le héros dans l’ombre de tous les grands enjeux de la période – un peu comme les Lucius Vorenus et Titus Pullo de la série Rome, un illustre inconnu, vaguement attesté par quelques sources, mais qui dans la fiction se retrouve, bon gré mal gré, au cœur de l’histoire en marche.

Parménion est un bâtard élevé à Sparte et haï de tous ses congénères : franchement, les Spartiates, c’était vraiment des pas sympas. Mais son isolement, c’est la prophétesse Tamis qui l’a voulu : elle veut faire de Parménion une arme, la Mort des Nations, le seul capable de contrecarrer l’avènement du Dieu Noir. On suit Parménion lors de son apprentissage aux côtés de Xénophon, qui achève d’en faire un stratège accompli, de ses amours tragiquement interrompues avec Derae, et jusque dans les remparts de Thèbes, alors soumise à l’hégémonie spartiate. C’est Parménion qui offre à Thèbes sa revanche contre Sparte, tout en prenant la sienne. Redoutable mercenaire, il est naturellement conduit à rejoindre l’armée naissante de Philippe de Macédoine. Mais pendant ce temps, le destin n’oublie pas les hommes – nous sommes en Grèce, quand même… et le Dieu maléfique s’apprête à prendre forme dans le fils de Philippe, Alexandre. Pour affronter cet ennemi, Parménion devra se rendre jusque dans les profondeurs infernales.

La seconde moitié du cycle suit le futur conquérant, d’abord tout petit enfant, puis adulte. Soudain, à plus de la moitié de la saga, s’ouvrent les portes d’un monde parallèle et fantastique, qui correspond à la Grèce des mythes et des créatures fantastiques ; nos héros y font une excursion pour sauver le petit Alexandre de son sanguinaire tyran, puis les portes se referment définitivement. Reste à savoir si Alexandre pourra triompher de son côté obscur…

Pour le geek antiquisant, le plaisir est dans les retrouvailles avec toute une galerie de visages connus : Xénophon, Epaminondas, Philippe ou Attale. Le plus sympathique est sans doute Aristote, devenu magus magique (c’est plus glamour que philosophe obsessionnel-compulsif), lien des héros guerriers avec le monde des prophéties et des mythes, et même avatar de Chiron, le centaure sage et médecin.

Chiron

Du coup, la plus grande partie du roman (la quasi-totalité des deux premiers tomes, et toute la fin) tient plus du roman historique à tendance militaro-politique que de la fantasy. Il y a bien des prophéties et des visions, mais ça en reste là, jusqu’à la nekuia[2] de Parménion, plutôt réussie. Et toute la parenthèse de fantasy – où on retrouve : des Minotaures, des Centaures, des rois méchants qui veulent manger le cœur des ptits enfants et qui lisent dans vos pensées, des oracles cryptiques, des forêts mystérieuses, et même des voyages dans le temps – n’a guère à voir avec l’histoire réelle d’Alexandre, Philippe, Parménion ou qui que ce soit. En fait, ce sont presque deux romans indépendants, la cohérence reposant sur l’existence de doubles des héros et sur la récurrence des scènes de bataille. Mais les deux facettes du roman restent, dans mon expérience, comme deux phases d’huile et d’eau qui n’entrent pas en émulsion.

En cela, peut-être retrouvons-nous une expérience antique : la difficulté qu’il y a à réconcilier, en dépit de toutes les tentatives, la Grèce du mythe et la Grèce de l’histoire. Hésiode affirmait que, de toute façon, ces deux temps-là appartenaient à deux âges séparés, à deux races d’hommes distinctes (le bronze et le fer). Des mythographes essayaient de dater la guerre de Troie et, à partir d’elle, de remonter chronologiquement le temps mythique, irréductible à tout décompte. Des généalogistes s’efforçaient de faire remonter les dynasties des cités aux ancêtres de la légende. Mais cette volonté désespérée se heurte toujours à la nature profondément inconciliable des deux mondes. Ils avaient, tout simplement, une physique différente – l’espace et le temps ne s’y déploient pas de la même façon.

Yoan et ses copains, si vous me lisez, arrêtez un peu de glandouiller sur internet. Je vous rappelle qu’on a un DM mardi et que vous avez même pas commencé à réviser.

David Gemmell

David Gemmell, si vous me lisez[3], vous voudriez pas faire tourner votre prochaine intrigue autour des valeurs du subjonctif latin en proposition indépendante ? Je crois que Yoan vous en serait reconnaissant.

Moira


[1] Quatre tomes en France, deux seulement pour les anglophones. Les lecteurs de Robin Hobb (entre autres) connaissent cette manie du découpage éditorial : faut les comprendre, les éditeurs, y’a plus de mots dans la version française, c’est sûrement pour ça…

[2] nekuia : descente aux Enfers d’un héros (comme Thésée, Héraclès, Ulysse, Enée…)

[3] Gemmell se fait passer pour mort, mais tout le monde sait bien qu’il est juste descendu aux Enfers pour combattre les forces du mal. Nous attendons son retour d’un jour à l’autre.

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2 Responses to Moira’s musings, chapitre 11 : promenade en phalange (Le Lion de Macédoine, de David Gemmell)

  1. […] toujours, les combats et les tactiques des hommes (étudiés en détail comme dans un Gemmell – ici) ne sont que le double d’une lutte magique et sacrée qui les aide tout en les […]

  2. Pr S. Feye dit :

    On trouve un remarquable commentaire de la nekuia d’Homère dans: Emmanuel d’Hooghvorst, « Le Fil de Pénélope » (Beya Editions) pp. 73 et ss. Je ne sais si cela est susceptible de compléter l’article.

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