Même si le Défi lecture est terminé depuis plus d’un mois, il est difficile de tourner la page, d’autant plus quand mon œil s’est habitué à traquer l’Antiquité gréco-latine dans tous les ouvrages se rapportant de près ou de loin aux genres de l’imaginaire.

Le recueil que je vais vous présenter aujourd’hui a été composé par un auteur français que, si vous êtes des fidèles des Plumes Asthmatiques, vous connaissez déjà. Il y a quelques semaines, Moira vous avait parlé de son Cycle de Mithra. Je vous conseille de lire sa chronique avant de poursuivre la mienne !

Par ailleurs, Rachel Tanner, puisque c’est son nom, était l’invitée du colloque « L’Antiquité gréco-latine aux sources de l’imaginaire contemporain : Fantastique, Fantasy & Science-Fiction » (Rouen-Paris, du 7 au 9 juin 2012) et a participé à la table-ronde du vendredi après-midi dont vous pouvez, dès à présent, voir la première partie ici. Elle y parle brièvement du présent recueil. Pour un compte rendu général du colloque, cliquez ici.

Publié dans la collection Rivière Blanche il y a quelques mois, cet ensemble de nouvelles vient rejoindre un roman que l’auteur avait déjà publié chez cet éditeur : Le Rêve du mammouth, qui, comme son titre l’indique, se passait dans la préhistoire.

Rachel Tanner est enseignante dans le sud de la France et passionnée d’histoire. Ce n’est donc pas surprenant si l’ensemble des nouvelles (à l’exception d’une seule, la dernière) qui composent ce recueil entretient un rapport très étroit avec l’histoire, le plus souvent en proposant une lecture uchronique de cette dernière. L’ouvrage est divisé en deux : la première partie porte le nom de « Cycle de Mithra » et regroupe toutes les nouvelles, au nombre de cinq, qui ont été écrites, j’imagine, lors de la rédaction du diptyque éponyme qu’a chroniqué Moira. L’autre partie, plus chamarrée, est intitulée « Démons et Magiciennes » et propose à la lecture quatre nouvelles d’époques et de tons différents. L’ensemble est préfacé par Anne Dugüel, que vous connaissez peut-être sous son pseudonyme, Gudule.

Commençons tout d’abord par « Le Cycle de Mithra ». J’ai pu parfaitement lire et apprécier ces cinq nouvelles, même si, à ma plus grande honte, je n’ai pas (encore) lu les deux romans éponymes de l’auteur. L’« Histoire d’Hiram le malchanceux » est, si l’on en croit les mots de l’auteur, « un conte de Noël » qui met en scène la rencontre d’un simple berger dans le désert, Hiram, avec le dieu Mithra et les conséquences qui s’en ensuivent. Tout comme le clergé juif lors de la naissance de Jésus, le clergé mithraïque n’est point satisfait que l’on vienne marcher sur ses plates-bandes, même si le pauvre Hiram le fait contre son gré ! « Dardanus Philopater » est une triste histoire d’amour, celle d’un miracle aussi qui se transforme bientôt en déception cruelle et en vengeance sanguinaire. L’ensemble donne à lire des analepses pour comprendre le passé de ce personnage fascinant, rendant la lecture de cette tragédie très agréable et la composition diégétique fine et élégante. « Une Vocation » est une sombre histoire d’adultère et de la vengeance d’un mari bafoué — et de la naissance de sa vocation, justement. La nouvelle est brève mais nous entraîne dans les méandres sombres de la pensée humaine, d’un homme cruel qui agit car il se croit dans son bon droit. « Jeu de Dame » met en scène l’inquisition mithraïque et la sorcellerie, donnant à lire un tableau sombre où la ruse féminine triomphe toutefois d’une institution corrompue. Enfin, « In Cauda Venenum » relate une aventure de la sorcière Judith qui accepte d’aider une jeune noble victime d’un sortilège létal.

Rachel Tanner (au centre), entourée de Nathalie Dau et de Lionel Davoust.

La seconde partie est tout aussi passionnante. Elle commence avec « La Demoiselle et le Roitelet » qui propose aux lecteurs les aventures de Catherine Bonaventure, littéralement une seconde Jeanne d’Arc, une héroïne « burnée » comme Rachel Tanner les aime ; nouvelle passionnante qui interroge l’Histoire et la contingence et met en scène Charles VII, le « roitelet » de France qui essaye de sauver son pays de l’invasion anglaise, sans pour autant voir tout le temps où se trouve son intérêt et celui de sa nation. « Les mères ont faim » nous transporte dans le bush australien pour donner à voir un cas de cannibalisme maternel étrange et dérangeant. « Locataires découpées » est une nouvelle extraite du recueil dirigé par l’excellente Lucie Chenu, De Brocéliande en Avalon. Il s’agit d’un récit qui mêle spéculation immobilière et les aventures de Morgane et Merlin dans notre monde contemporain. « L’Odeur », qui clôt le recueil, est un récit de jeunesse touchant au fantastique. Marie commence à se poser de sérieuses questions sur l’identité de son amant Pierre.

En appendice, Rachel Tanner offre un petit essai sur « L’Homme dans le Labyrinthe », roman de Silverberg, paru en 1969, qu’elle étudie en le comparant au mythe de Philoctète et à la pièce éponyme écrite par Sophocle. Ces quelques pages sont particulièrement d’intérêt pour tous ceux que les thèmes du colloque dont j’ai parlé plus haut passionnent.

*

Il est peu de recueils de nouvelles où l’ensemble est d’excellente qualité et où le lecteur voit son intérêt titillé et maintenu du début jusqu’à la fin sans qu’un bâillement ne vienne l’assoupir en milieu d’ouvrage. Les Sortilèges de l’ombre fait partie de ces quelques heureux objets littéraires. La diversité est de mise, soutenue par une maîtrise stylistique impeccable, entre élégance et efficacité. Le lecteur est invité à se promener dans l’Histoire ou dans notre monde contemporain, entre uchronie et réalisme ; il pénètre, parfois avec effroi ou amusement, la psyché humaine et découvre les motivations de cette dernière. Le monde de Rachel Tanner n’est pas toujours beau et ses personnages sont d’autant plus intéressants qu’ils ont l’épaisseur de la réalité, qu’ils soient les jouets d’institutions religieuses ou financières ou qu’ils agissent de leur plein gré. Par conséquent, je conseille vivement Les Sortilèges de l’ombre et je me réjouis d’avoir découvert une nouvelliste de talent, dont il faudra suivre avec attention le futur littéraire.

Nicopompus
Vous pouvez me suivre sur Twitter : @D_K_N


Les Sortilèges de l’Ombre
– Rachel Tanner, 2012
Collection « Rivière Blanche », 17€

(Relecture et correction par Héloïse Douanier.)

Share →

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *