Depuis quelques dizaines d’années, notre quotidien est régulièrement bouleversé par l’invention et l’usage des nouvelles technologies qui influent avec force sur notre mode de vie et nos pratiques. De très nombreuses études ont montré le changement radical qu’ont apporté l’ordinateur et internet sur notre façon de lire : ce qu’on lit, entièrement ou en diagonale, le rapport avec le texte lu, le but de notre lecture, le temps de lecture, qui les lecteurs sont, etc. Mais elles ont été moins nombreuses à mettre en avant notre nouveau rapport à l’écriture via ce média qu’est l’ordinateur. Car l’écrit a complètement évolué depuis l’arrivée de cette technologie : notre relation avec des lettres virtuelles et non plus manuscrites, un processus de création complètement différent et surtout la question aujourd’hui d’un nouvel apprentissage possible de l’écriture.

L’écriture virtuelle

L’ordinateur est devenu en quelques années le média privilégié, après la machine à écrire, pour taper du texte. L’écran est l’unique interface pour visualer ce que l’on écrit grâce au clavier, aidé de la souris. L’invention de l’imprimerie a été une première rupture de notre lien avec le geste d’écrire, un geste manuel, personnel, qui prenait acte immédiatement. La typographie a été cette première distance avec la lettre mais elle possédait encore un « corps ». Sur un écran, la lettre est complètement conceptualisée et n’existe que pour l’œil. Ce n’est plus une preuve tangible comme la lettre tracée de notre main sur une feuille ou le caractère de plomb de l’imprimerie, cela a perdu toute matérialité.

La lettre a remporté ici une sorte de pérennité, de subsistance dans le temps, car elle n’est plus liée à un support dégradable : la technologie, si elle n’est peut-être pas éternelle, possède une durée de vie bien supérieure, en écartant bien sûr les possibles pannes ou erreurs de manipulation. Cela enlève du poids à la lettre, qui n’est plus liée à un coût de fabrication et de production : il suffit de posséder un ordinateur et la lettre peut se multiplier à l’infini.

La lettre virtuelle passe par de nécessaires intermédiaires et perd de son immédiateté, contrairement à ce que pourrait nous faire penser la rapidité des nouvelles technologies : le geste, le tracé de la lettre est aujourd’hui complètement absent et le lien de cause à effet entre l’appui d’une touche de clavier et l’apparition de ce signe sur l’écran a complètement modifié notre perception de l’écriture, qui est davantage vue aujourd’hui comme un acte mécanique que comme un acte de pure création. Il n’y a plus d’équivalence possible entre l’écriture au stylo qui rassemblait l’œil et la main dans le travail manuel et l’écriture au clavier qui donne la lettre comme surgissement sur l’écran. Sur l’ordinateur, la main est cantonnée à un simple système de frappe en partie dissocié de l’œil qui est le plus sollicité ici, entre le clavier, l’écran et le document virtuel même. L’œil et la main ne sont plus associés de façon étroite dans l’acte d’écriture.

De plus, celui qui écrit ne possède pas la connaissance intégrale de ce processus qui affiche la lettre, ensemble de pixels, sur l’écran. Ce dernier intervient comme la scène de l’écriture et non pas comme un partenaire indispensable à sa création, à l’image de la feuille de papier par exemple. La lettre ne peut à partir de ce moment là exister qu’à travers lui : une fois l’écran éteint, l’écriture n’est plus, il n’y a pas de trace d’elle. L’écriture n’est plus accessible librement et pour voir la lettre, il faut obligatoirement passer par la technologie qui opère comme un portail d’accès. L’écran est aujourd’hui presque indispensable pour visualiser un texte électronique alors que même celui-ci peut être stocké sur un serveur à des milliers de kilomètres : l’écrivain perd toute dimension de proximité avec son écrit. Mais la distance se trouve aussi dans l’écriture média qu’utilise l’ordinateur : le code, qui se trouve derrière chaque lettre de traitement de texte au point qu’il prime sur celle-là qui n’existerait pas sans lui. Ce code n’a rien à voir avec notre système d’écriture ni avec la langue : l’ordinateur doit lui-même mettre en place un processus de traduction pour convertir la frappe sur le clavier en code,  puis ce code en lettre ; et paradoxalement, même ce processus de traduction nécessite du code.

Notre vision, notre perception avec la chose écrite a perdu de sa profondeur et de sa proximité depuis que la lettre n’est plus un geste manuel, palpable, visible mais un ensemble de petits points sur un écran.

La mise en place de nouveaux processus de création

La technologie a fait évoluer en profondeur la façon de créer. Aujourd’hui, grâce à différents fonctionnalités et logiciels, notamment le traitement de texte, il est possible de remanier en toute facilité son texte : supprimer, rajouter, effacer, revenir sur cette action, souligner, mettre dans un corps plus grand, etc. L’auteur peut donc jouer aujourd’hui avec la mise en page, chose beaucoup plus difficile auparavant puisque celle-ci dépendait de l’imprimeur et de l’éditeur.

Mais une des nouveautés les plus bouleversantes est bien de pouvoir effacer et réécrire son texte à sa guise, et très rares sont les auteurs qui gardent une trace de leur texte électronique aux différentes étapes de sa création. La plupart du temps, c’est dans le même et unique fichier que les changements s’opèrent et s’enregistrent : il n’y a plus de notion de brouillon ou de texte final puisque le même document fait figure des deux, ainsi que de toutes les étapes intermédiaires. La génétique des textes, écrits via l’ordinateur, s’avère donc impossible : on ne pourra plus comprendre comment un écrit évolue dans l’acte de création. De plus, plusieurs auteurs témoignent d’un relâchement dans leur travail d’écriture une fois passé de la plume au clavier : les réécritures sont moins nombreuses et souvent plus courtes, la visualisation d’un texte sur l’écran ou à la sortie d’imprimante réduit la proximité de l’auteur avec son texte et donc les possibles changements qu’il aurait pu lui apporter.

Alors que la mise en page, l’impression ou même la saisie sur ordinateur d’un texte sont longtemps restés l’apanage des professionnels sous le regard desquels le texte passait, depuis que l’ordinateur est entré dans nos foyers, l’auteur se retrouve souvent seul devant son texte, en est maître de A à Z et la tentation de céder au « c’est un bon texte puisque bien présenté et imprimé » est là. De plus, l’ordinateur est associé à une machine, à un outil pratique et son utilisation dans le cadre de l’écriture rapproche plus celle-ci d’une sorte de rédaction ou de saisie que d’une véritable création. Les nouvelles technologies ont créé un autre système d’écriture, un autre traitement de l’information en créant avec les lettres une représentation symbolique qui fait oublier le travail, souvent passionné, parfois acharné, de l’écrivain.

L’ordinateur a complètement désacralisé la notion de texte : tout le monde peut accéder au statut d’auteur d’un texte corrigeable à l’infini, pouvant être manipulé par d’autres et surtout, avec internet notamment, pouvant être diffusé à grande échelle. L’écran fait vraiment figure de scène où l’écrivain s’expose à travers son texte, qui devient avant tout un faire-valoir, quitte à ce que sa qualité soit moindre.

Un nouvel apprentissage de l’écriture ?

La technologie a révolutionné nos usages de l’écriture et a facilité notre tâche dans beaucoup de domaines. Au tout début, les ordinateurs ne pouvaient que calculer et comprendre des chiffres, puis les caractères littéraux et enfin la langue sont entrés dans la compétition. Aujourd’hui, ils sont capables de reconnaître si nous écrivons français ou espagnol, ils peuvent traduire des groupes de mots, des phrases, détecter les fautes d’orthographe, de mise en page mais aussi de grammaire ou de conjugaison, comprendre une écriture manuscrite  ou une même nos voix lorsque nous parlons. Il ne faut plus douter quant à l’importance de la technologie dans nos rapports actuels et futurs avec la langue et les mots ; c’est pourquoi l’ordinateur a fait son entrée dans les salles de classe, avec des moyens très disparates.

Les enseignants voient l’ordinateur comme un plus pour l’instruction de l’écriture et de la rédaction : grâce à la mise en forme, les enfants ont l’impression d’un produit fini qui les stimule plus qu’un travail manuscrit, surtout qu’ici la révision du texte est facilitée.  Le professeur peut ainsi apprendre à ses élèves certaines formes d’écriture comme l’article de journal ou la poésie, où la mise en forme est souvent primordiale. Il est même à noter que l’ordinateur sert parfois à apprendre quelques notions de dactylographie, ce qui éloigne ici du fonds rédactionnel du travail en question. Toutefois, il est vrai que cet apprentissage semble indispensable pour la vie future de ces élèves. En général le correcteur orthographique est peu utilisé en classe car il faciliterait trop la tâche à des enfants qui doivent reconnaître la bonne orthographe d’un mot eux-mêmes. Toutefois, il pourrait être judicieux de faire réfléchir l’élève sur les différents types de soulignement du correcteur automatique afin qu’il s’interroge sur ses propres fautes.

Devant la radicalisation de l’utilisation de l’ordinateur pour écrire des textes, la question s’est posée d’apprendre directement aux élèves à écrire avec un clavier puisque c’est principalement là qu’ils écriront toute leur vie. Au-delà des principes moraux et des réticences nostalgiques qui rejettent cette idée, apprendre à écrire à la main est presque une obligation pour l’homme. Déjà, cela entraînerait un fossé générationnel dont notre société n’a pas réellement besoin par les temps qui courent et il a déjà été montré qu’un élève ayant des difficultés avec l’écriture manuscrite ne s’améliore pas nécessairement en passant par un ordinateur. Mais surtout, pour apprendre à écrire, l’homme doit passer par la main, c’est une nécessité de notre cerveau. Voici ce que nous en disent les cogniticiens Jean-Luc Velay et Marieke Longchamp : « Quand on écrit, l’information nerveuse qui détermine l’ordre d’écriture des traits constituant ces caractères est codée dans certaines zones du cerveau. Il s’agit du cortex moteur et du cortex somatosensoriel. Elle forme en quelque sorte une mémoire du mouvement des sensations qui lui sont associées : on parle de mémoire sensorimotrice. Lorsque des patients porteurs d’une lésion cérébrale deviennent incapables de reconnaître des lettres, leur performance est parfois améliorée si le patient est autorisé à les écrire, ou simplement à les tracer du doigt ». Or comme on a pu le voir le clavier ne permet pas de retranscrire ce geste du tracé de la lettre.

L’invasion de l’écriture virtuelle est visible partout : mail, messagerie instantanée, lettre de motivation, sms, chat, etc.  Dans la plupart de ces cas, la langue se trouve malmenée ou en tout cas transformée ; la différence entre la norme et l’usage se creuse encore plus. L’orthographe est mise à rude épreuve, la grammaire est respectée de façon bancale, le vocabulaire tend à s’appauvrir, les conjugaisons sonnent faux… Dans chaque écrit électronique qui sort du domaine purement formel, professionnel, administratif, une faute vient souvent se glisser entre les lignes. Et même les contenus « sérieux » ne sont pas épargnés. De nombreuses études ont montré que le niveau d’apprentissage et de bon usage des règles de français est en chute libre, et que c’est souvent un point négligé chez les personnes concernées : les nouvelles technologie ont alors parfois été montrées du doigt. Mais c’est que souvent la langue n’a pas la même fonction : elle sert certes à communiquer, mais de la façon la plus directe possible, comme un palliatif à la langue orale. Sur un ordinateur, l’écrivant prend des précautions minimales quant à la justesse de son texte puisque ce n’est pas son but en soi : le texte n’est que le média de sa pensée ; qu’importe sa forme, du moment qu’il fait passer l’idée. La rapidité et la distance qu’imposent les nouvelles technologies ont inscrit dans la durée ces nouvelles pratiques d’écriture peu regardantes envers la norme institutionnelle.

L’écriture virtuelle pose de nombreuses questions. Toutefois, il est évident qu’elle a fait changer, et cela de façon permanente, notre rapport à la lettre, à la chose écrite, à l’écriture manuscrite. La nécessité de l’apprentissage de cette dernière ne fait aucun doute. Toutefois les jeunes générations et celles à suivre travailleront principalement avec un écran. À moins qu’une résurgence nostalgique de la plume se produise dans les années à venir ?

La Critiquante

(Relecture et correction par Héloïse Douanier.)

Sources :

- Internet : mesure des appropriations d’une technique intellectuelle, « Chapitre 3 : l’écriture informatique », Thèse de doctorat en ligne d’Éric Guichard, EHESS, Paris

- « Informatique et écriture« , article d’Alain Vuillemin, paru dans Défense de la Langue Française, numéro 140

- « Avec les nouvelles technologies, un rapport nouveau à l’écriture ?« , article de Nicole Marty, paru dans la revu Linx, numéro 51

- « L’écriture et les nouvelles technologies : ce que les unes nous apprennent de l’autre« , article de Jean-Pierre Jaffré, publié sur le site de l’université de Poitiers

- « L’écriture et les nouvelles technologies…« , article de Lucie Gillet, publié sur le site cafepedagogique.net

- « Clavier ou stylo : comment écrire ?« , article de Jean-Luc Velay et Marieke Longcamp, paru dans la revue Cerveau & Psycho, numéro 11

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One Response to Les mercredis critiquants : Écrire avec les nouvelles technologies

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