Un an, c’est important, surtout quand on sait la dévotion et l’amour que Nicopompus et SeriesEater ont pour ce site sur la culture.

Et parfois, la culture nous prend à la gorge sans qu’on sache vraiment pourquoi. Pour le quand, tout commence souvent « après trois ans ». Mais contrairement à Victor Hugo, mon déclic culturel eut lieu à cinq ans. Au milieu des bougies et des fraisiers aux meringues, trois petits présents allaient changer mon existence.

Sur les photos, la robe est à smoke, le carré parfait et le sourire de rigueur. Mais à l’intérieur, ça commençait à bouillir : Dorothée, Chantal Goya et surtout Anne (la grande oubliée des souvenirs d’enfants des 90’s) allaient être balayées d’un geste par les trois petits paquets offerts par mon parrain, ma marraine et son frère. Sans doute fatigués d’écouter tous les morceaux exotiques et dansants de la Compagnie Créole, ces trois jeunes bienveillants avaient décidé de m’initier à la french pop et au rock anglo-saxon.

Alors ouvrons le premier ensemble : crack, crak, crak, « non mais c’est par là. » Ah, te voilà, petite cassette bicolore. « Mon manège à moi » par un Étienne Daho aux multi profils effrayants sur fond jaune, fausse imitation d’un vieux Tintin. J’entends déjà les rires ? Étienne Daho pour une première approche musicale, dans une reprise d’Édith Piaf, quoi de plus hilarant ? Ne connaissant pas à l’époque la version de la môme Piaf, même si j’étais une grande fan de Tino Rossi, je suis tombée illico sous le charme de la voix hybride du grand brun. Les synthétiseurs aiguisés, la basse entêtante, le rythme si dansant et quelques sons de vent. Je me revois encore imiter un derviche tourneur dans ma chambre en période de vacances alors que j’ignorais totalement le sens des paroles. Les petits sursauts dans la voix du chanteur inspiré par la new-wave étaient ma respiration, d’ailleurs aujourd’hui encore, la version originale sonne faux à mes oreilles tellement habituées à ce monument de la pop. Un univers pop bien visible dans le clip, que j’ai vu très très tard, avec ses objets ronds, conceptuels mais poétiques.

Le titre culte était le single du live, « Paris Ailleurs« , c’est pour cela qu’on retrouve en face B « Demain mieux que moi« . Peu de souvenirs si ce n’est la ritournelle instrumentale, les soupirs du Daho en scène « j’suis touché, j’suis mouillé » et surtout quelques paroles parfois susurrées, malgré moi, « sur tes lèvres roses, un baiser je pose, c’est l’apothéose… ». Évidemment, je ne comprenais pas un mot de cette chanson à la sensualité tapageuse. Et à la fin, face à mes peluches, j’étais la star, elles devaient m’acclamer.

Le concert continuait parfois avec les Rita Mitsouko. Adieu le petit déhanché discret et bonjour les sauts délurés. Là, la démarche était plus délicate, car je cachais volontairement la pochette du deux titres pour mettre la cassette en boucle de « Y’a d’la haine ». Cacher, car j’ai longtemps été admirative de cette araignée rouge en pâte à sel que Catherine Ringer tient dans la main, avant de comprendre qu’il s’agissait de cœurs sanguinolants. Et une fois dans le lecteur, c’était la fête dans mes oreilles. L’introduction de cette chanson réveille à elle seule une endormie. Pour le premier single de System D, le psychédélique avait la part belle. Les chœurs remixés, les cordes en ribambelle, le chant trop bas ou si haut de la diva Catherine me faisaient rentrer dans une transe qui laissait bien interdites mes copines de cours d’école. Là où le génie des Rita, et particulièrement du regretté Fred Chichin, fait mouche, c’est grâce à la division du morceau. Après la partie « excessive », il y a celle lyrique où la phrase « est-ce que nos cœurs ont desséché à force d’aimer les objets ? » a un goût terriblement amer, et la touche finale slam que je m’amusais à réciter comme une présentatrice de télé.

Donner « Y’a d’la haine » à une jeune fille en devenir qui pensait entendre « rien ne sert d’être trop trotskiste », est-ce bien raisonnable ? Vu le clip et la tenue de Catherine Ringer, sans doute non. Mais l’éclair de génie de ma marraine m’a toujours fait depuis m’intéresser aux grands excentriques de la chanson et du rock. Et puis, il y avait une phase obscure. Le moment du concert où le chanteur fait son crooner à la guitare pour se rapprocher du public et le faire pleurer. Cette face B portait le doux nom de « La Belle Vie », et a pourtant été un véritable traumatisme pour mes oreilles et mon mental de petite fille. Le superbe mixage faisant raisonner les accords de guitare et la voix perçante de Catherine Ringer montrait bien, dès le début, que le moment était plus grave. La chanteuse donnait tout de sa voix et de son talent de comédienne. Selon la façon de scander « ratatine », de rouler le « r » de « truculent », d’appuyer sur « avant », de ralentir « hochant lourdement la tête », on était dans ses mots et les larmes pouvaient facilement monter. Quant aux paroles, vous n’avez qu’à faire l’expérience pour comprendre comment cela a pu traumatiser une gamine de cinq ou six ans qui entend « Profite, profite, consomme-toi car tu la vis ta belle vie. Après ça, c’est fini. » C’était un peu mon « Si, maman si », mon « All by Myself » version Bridget Jones, qui m’amena à aller vers les mots, les livres et les histoires compliquées…

Et puis, il y a LA cassette. La cassette rouge qui était devenue terne et craquelée et que j’ai aujourd’hui perdue quelque part pour le racheter en vinyle, parce que la version mono c’est le mal ! Le mythique Sergent Peppers Lonely Hearts Club Band des Beatles. Rien de bien révolutionnaire d’être sous le charme des Fab Four si tôt, Musica a, elle, « Abbey Road » dans le cœur. Mais la pochette aux 71 célébrités, où Stan Laurel m’a fait faire bien des cauchemars, cachait tant de bijoux, véritables madeleines de Proust.

Dès la première note, c’est l’extase avec le désordre magnifique auditif du titre phare, « Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band », au rythme si bien battu que sitôt le vinyle racheté mes parents m’ont surprise en train de sauter frénétiquement comme quand j’étais petite. Si l’histoire a retenu « With a Little Help from my Friends » avec un Ringo un peu perdu mais terriblement sympathique et l’hallucinant « Lucy in the Sky with Diamonds » que mes jeunes donateurs s’amusaient à reprendre en chœur,  j’ai retenu « Getting Better » et « Fixing a Hole ». « Getting Better » résonnait étrangement à mes oreilles quand je m’ennuyais à l’université, tandis qu’on pouvait apprendre l’art de rien raconter mais de façon magnifique avec « Fixing a Hole ». Car en plus d’être une œuvre remarquable, Sergent Peppers excelle dans l’éclectisme des thèmes comme des inspirations. « She’s leaving home » est venu à l’esprit de Paul McCartney en lisant un article sur la fugue d’une jeune fille dans le Daily Mirror, « For the Benefit of Mr. Kite » fut imaginé par John Lennon en voyant une affiche vintage de cirque comme on peut en voir dans le film musical « beatlephile » Across the Universe. Et puis, il y a les ambiances diffusées par l’envoûtant « Within You Without You » de George Harrison, alors sous le charme de Ravi Shankar, ou celle totalement occidentale et pop de « When I’m Sixty-Four. »

Après la tonitruante de « Good Morning, Good Morning« , l’heure est à la mélancolie profonde avec « A Day in the Life » qui est aussi déroutant (Lennon et McCartney avaient décidé de coller leurs deux mélodies) qu’émouvante. Au milieu de tout ça, il y a la chanson que tu adores sans savoir vraiment pourquoi : « Lovely Rita ». Peut-être pour les sons de cuivres un peu faciles, les percussions exagérées ou pour le nom de « Rita » me rappelant mon autre disque préféré de l’époque.

Si la musique forme la jeunesse, Sergent Pepper Lonely Hearts Club Band est son manuel. Aujourd’hui, Lescop sonne le retour de la pop sombre, Shaka Ponk déchaine les passions avec ses morceaux déjantés et on fête l’anniversaire des Beatles. Rien n’a vraiment changé depuis vingt ans…

Vingt ans, le bel âge, espérons que les Plumes y arrivent un jour.

Solène
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(Relecture et correction par Héloïse Douanier.)

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2 Responses to Les cadeaux culturels de Solène L.

  1. […] My first musical shock was caused by Sergent Peppers Lonely Hearts Club Band by the Beatles and some French pop rock […]

  2. […] sound of music. Your London tune. Mine is a bit longer. Like a whole Long Play on my turntable. And from 5 to 20, the Black and Red vinyl turned with some out of tune Getting Better lyrics, strange moves on […]

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