Quinze ans après ma découverte d’Annecy – sous le signe de la préadolescence et premières expériences hors de la tutelle parentale – me revoici au Pâquier. Je me rappelle y avoir observé la lune à travers des jumelles et m’être émerveillée de la poésie qu’elle libérait, comme si le sentiment mélancolique lui était inhérent. Cette image est devenue l’image mentale de la merveille, s’imprimant en moi comme un des rares instants où le réel rejoint la féerie fictionnelle. Ainsi, Annecy demeure pour moi synonyme de pérégrinations inattendues et de dévoilement du monde. La vie a peut-être assagi mes humeurs mais la passion pour les images reste intacte : images mouvement ou images fixes, images d’Orient ou d’Occident. Je me rappelle tout à coup qu’à l’époque, toute angoisse, colère ou frustration pouvait être apaisée par la bande-dessinée. Neuf ans, je m’enferme dans ma chambre pour faire taire les émotions qui virevoltent et bouillonnent. Poings serrés, peurs et questionnements existentiels m’assaillent, poings serrés j’explore mon rapport au monde. Seules les B.D. peuvent calmer mes tourments naissants et me faire retrouver un calme olympien.

Dessin de Gustave Doré, gravure sur bois de Charles Barbant, 1879

De la B.D. au cinéma d’animation il n’y a qu’un pas et pourtant, j’ai délaissé plusieurs années ce média séquentiel pour me consacrer à tant d’autres passions chronophages. Après ces errements, je reviens à la B.D et me permets de passer de l’un à l’autre, admettant tous les détours imaginables. Pour ce nouveau festival, édition 2017, c’est le manga Dans Un Recoin de ce monde qui m’intrigue et me permet d’espérer le meilleur de son adaptation car je retrouve dans son héroïne l’enfant rêveuse que j’étais. En cette jeune fille qui dessine, se retrouveront tous les étudiants en animation mais plus généralement tous les passionnés qui se rejoignent ici. Cette héroïne de l’ordinaire qui transfigure le monde par des croquis expressionnistes est héroïne parce qu’elle garde malgré les houles existentielles le regard pur de son enfance.

Dans Un Recoin de ce monde, réalisé par Sunao Katabuchi

Cette semaine se veut donc riche en apprentissages et paradoxes, par ses films bien sûr mais aussi par l’empirique. Elle s’ancre dans des besoins matérialistes à mille lieux des rêveries enfantines ; prendre une semaine de congé au cœur d’une année professionnelle déjà bien remplie, cela ne se peut être qu’à des fins utilitaires : il faut rentabiliser le temps : faire du réseau, rencontrer, dialoguer, communiquer. Le festival se mu en expérience de vie pour remplir l’album mental des souvenirs mais aussi en événement professionnel, soit une case à cocher dans son C.V. Dans cet impératif, il y a l’obligation morale, la nécessité que ne connaissent pas les enfants heureux. Il y a dans cet « il faut » l’irréconciliable paradoxe du cinéma d’animation : la rigueur la plus extrême pour construire le rêve le plus suprême. Comment alors s’immerger avec innocence dans ces productions présentées ? Comment concilier songe solaire et impératif du planning ?

Annecy.

La réponse est des plus simples et tient en un souffle : Annecy. Annecy est une ville qui appelle la contemplation. Son lac suspend le quotidien et alors, il suffit de savoir observer : une ombre sur le rivage, un rayon insolent, un oiseau téméraire et enfin, un souffle. Quel écrin plus parfait pour un festival d’animation ? Quel autre festival permet-il la fusion de son thème et de son cadre ? À travers le tumulte d’un évènement international, l’œil attentif sait encore trouver le silence, celui qui permettra au cœur de croire en l’imaginaire le plus fou.

Annecy, à toujours ville captive de mes espoirs enfantins, Annecy de la lune, nous nous retrouvons à nouveau.

Tagged with →  
Share →

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *