Quand les bombes dessinent dans le ciel de confuses tâches d’encre.

Au premier abord, on ne pense pas forcément à rapprocher ces deux films de la sélection de l’édition 2017 du Festival d’Animation d’Annecy et pourtant, ils ont tant en commun. De manière la plus évidente, on pourrait dire qu’ils sont tous deux des adaptations d’oeuvres littéraires ou bien qu’ils alternent joyeusement drame et humour, nous plongeant dans un puits de tendresse. Dans un Recoin de ce monde est une large tranche de vie qui coïncide précisément avec l’entrée et la sortie du Japon dans la Seconde Guerre mondiale, Ethel & Ernest se veut plus exhaustif encore puisqu’il relate absolument tout de la vie de son couple, de la rencontre à sa fin. Le long-métrage britannique nous immerge ainsi dans l’Europe d’avant-guerre, annonçant déjà celle-ci par quelques mentions de Hitler puis nous montre les répercussions des bombardements sur le quotidien des londoniens. Cependant, cette proximité chronologique et thématique des deux œuvres n’est pas ce qui les relie le plus. Non, c’est bien la modalité narrative qui les unit solidement car ils refusent de recourir à mille subterfuges pour investir le spectateur dans l’histoire, rejettent le pathos abusif et surtout chérissent le quotidien. En commençant le manga Dans un Recoin de ce monde, on peut lire l’une des citations favorites de son auteur Fumiyo Kôno : “Je ne me suis senti grand goût pour portraire les triomphants et les glorieux de ce monde, mais ceux dont le plus vraie gloire est cachée”. (André Gide) Or ce goût pour l’ordinaire est tout à fait représenté dans le duo de la compétition annecienne qui affiche la volonté de raconter les “riens” du quotidien pour les faire devenir un “tout”.

Ethel & Ernest, réalisé par Roger Mainwood

Synopsis : L’histoire vraie des parents de Raymond Briggs, Ethel et Ernest, deux Londoniens ordinaires qui tombent amoureux sur fond de changement social immense au milieu du 20e siècle, vivant la Grande Dépression, la Deuxième Guerre mondiale, l’austérité d’après-guerre et le bouleversement culturel. Quarante ans de changements, un amour tenace. (via Allociné )

Cette adaptation du roman graphique éponyme se veut fidèle au style originel et donc arbore un trait d’une simplicité déroutante, à l’instar des livres illustrés d’autrefois. À cette simplicité s’ajoute la linéarité du fil narratif mais aussi l’ingénuité de personnages que l’on pourrait qualifier de “tout à fait lambda”, parfois naïfs et peu éduqués comme ils le répètent eux-mêmes. Bref, n’usant d’aucun artifice pour nous faire vibrer, le film parvient contre toute attente à nous attendrir, nous faire rire et offre in fine, un climax émotionnel.
Condenser tant d’effets sur le spectateur avec apparemment si peu d’effets employés pourrait donner une belle leçon de cinéma à ceux qui noient leur métrage sous des techniques ornementales plutôt que fonctionnelles.

Alors à quoi tient la réussite du film ? Ethel et Ernest nous fait épouser le point de vue d’un couple qui subit totalement le contexte politique de son temps. Il est d’ailleurs intéressant que le personnage masculin s’en fasse le relai auprès de sa compagne et que la lecture qu’il fait du journal soit non seulement un repère chronologique pour nous mais aussi une private joke récurrente, celle-ci proposant proposant des commentaires à chaque fois plus absurdes sur l’actualité. Quand elles ne sont pas des ressorts comiques, leur impuissance et surtout l’incompréhension des événements qui traversent leur existence est donc bouleversante. En sus, cela nous renvoie au temps qui s’écoule inexorablement et qui nous pousse chaque jour un peu plus vers la vieillesse. Il y a une amère ironie à voir ces personnes modernes, ouvertes à la nouveauté et donc moins conformistes que leurs parents finirent elles-mêmes par être dépassées par leur époque. (Plutôt conservatrice, Ethel est très interrogative quant à l’homosexualité…). Une scène du film illustre cela à merveille : encore jeune parents, Ethel et Ernest passent devant un joli restaurant lors d’une promenade. Insouciants et confiants en l’avenir, ils déclarent “Nous irons une autre fois”. Puis la guerre, puis la vie, puis l’oubli… Quelques dizaines de minutes plus tard, on accompagne un couple vieillissant lors d’une ultime promenade, ils reviennent sur le lieu de leur bonheur passé et découvrent – déçus – que le restaurant a désormais fermé ; ils n’y seront finalement jamais allés. Cette seule scène symbolise les affres de chacune de nos existences et nous exhorte à profiter du moment présent. Et justement, si le film nous fait autant rire et sous la tristesse de son final, parvient encore à dessiner sur nos lèvres un large sourire c’est qu’Ethel et Ernest auront vécu aussi pleinement que simplement. Le plus bel hommage que Raymond Briggs pouvait faire à ses parents, porté à l’écran avec talent.

Dans un Recoin de ce monde, réalisé par Sunao Katabuchi – sortie le 13 septembre 2017

Synopsis : Suzu Urano est née à Hiroshima. Après son mariage elle va vivre dans la famille de son mari à Kure, une ville qui dispose d’un port militaire. La guerre s’installe et le quotidien devient de plus en plus difficile pour Suzu. Malgré cela, la jeune femme garde une certaine joie de vivre. Gestion de la maison, ravitaillement, vie de famille et de couple… autant de paramètres à prendre en compte dans ces conditions difficiles qui ne semblent pas s’améliorer avec les premiers bombardements. Ces épreuves permettront-elles à Suzu de préserver la joie de vivre qui la caractérise ? (Source Manga édition Kana)

 

Vous pourrez bientôt découvrir ce film au cinéma et il n’y a vraiment pas de quoi hésiter. Au coeur du fait quotidien, vous accompagnerez la jeune Suzu à travers la guerre. Rêveuse et tête en l’air, elle se passionne pour le dessin et observe le monde par les yeux d’une artiste, de quoi imprimer à l’oeuvre un filigrane métatextuel. On ressent la même joie teintée de mélancolie que devant le film de Roger Mainwood à éprouver les palpitations du monde. Quelle émotion que de voir se déployer la petite histoire au sein de la grande et quelle empathie pour ce personnage qui dépasse bien vite son statut d’entité fictive pour donner l’impression d’être aussi réel que vous et moi. Sunao Katabuchi nous l’a confié en entretien : c’est la profondeur de Suzu qui l’a séduit dans le manga de Fumiyo Kōno et qu’il a voulu transmettre avec respect. En nous offrant l’histoire d’une héroïne ordinaire qui aurait pu exister, il rend hommage aux derniers survivants de cette époque et tisse un pont entre le passé et le présent. Là où le constat devient fascinant c’est qu’il montre que les événements qui altèrent le cours de sa vie mettent en jeu son identité même d’artiste. Ainsi, la jeune fille est toujours sur le fil, risquant de perdre chaque instant son aptitude à peindre et pire encore, sa capacité d’observer le monde d’un regard pur. Or, c’est précisément l’art de la mangaka puis l’art du cinéaste qui nous permettent de nous intéresser aux petites histoires qui sont tues sous le spectre de l’universel. On devine alors qu’en parlant de Suzu, ils parlent tout autant du passé que d’eux-mêmes. Certaines scènes seront dures mais le film s’oppose radicalement au Tombeau des Lucioles, à l’Île de Giovanni, Gen of Hiroshima ou autres récits animés de la guerre puisqu’il choisit comme ancrage la légèreté du quotidien et se refuse à sombrer dans le pathos. Pour Sunao Katabuchi, les drames vécus par ces personnages sont de toute façon trop intenses pour être retranscrits par de communes larmes. Ainsi, il alterne sans ciller humour et catastrophes, porté par l’amour qu’il éprouve pour son héroïne. Laissera-t-elle ses responsabilités d’adulte puis le vécu de la guerre éteindre son âme d’enfant ? Vous devrez visiter les salles obscures pour le savoir…

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