Big Fish et Begonia est le fruit d’une longue maturation, on pèse le terme puisque l’équipe a véritablement su transformer en force les obstacles rencontrés pendant la production du film. Ainsi, les errements subis et l’étirement des délais de conception (l’idée du film a germé en 2003) ont permis à l’équipe du projet de grandir avec lui. À l’origine, Liang Xuan et Zhang Chun, deux amis proches, fondent B&T Studio dans l’espoir de réaliser ce qu’ils nomment « le grand rêve de leur vie ». En 2004, Big Fish et Begonia n’était qu’un petit film flash réalisé à des fins publicitaires mais déjà s’esquissait son essence : il s’agissait de montrer qu’un petit poisson pouvait devenir immense et sans limites. La métaphore devait se filer avec le développement d’une boîte mail dont ils faisaient la promotion mais on peut surtout transposer cette idée au film lui-même qui a su se déployer merveilleusement. L’équipe jeune qui se qualifie elle-même d’une association de doux rêveurs s’est heurtée à une réalité bien matérielle en enchaînant les soucis financiers. Cela lui a permis d’acquérir une rigueur qu’elle n’avait peut-être pas à l’origine et de se professionnaliser au fil du temps. Cependant, ces désormais trentenaires ont démontré pendant la conférence de presse du festival qu’ils ne s’étaient jamais laissés obnubilés par des contingences économiques, préférant en laisser le soin aux équipes de production. Alors ils n’ont pu s’empêcher de soulever le paradoxe entre ces considérations et leur qualité profonde d’artistes. En effet, la conférence de presse jalonnée de questions concernant les bénéfices obtenus, les procédés marketing ou même la situation politique chinoise s’est muée en retour au réel bien âpre. La merveille visuelle et thématique de Big Fish et Begonia est telle qu’elle peut effacer le commun, gommer les imperfections scénaristiques ou troubler le spectateur jusqu’aux larmes. Il ne faut assurément pas croire que l’œuvre est une production bancale parmi les autres car le film a dominé le box-office chinois à sa sortie et a finalement permis des bénéfices inespérés, il s’agit donc bien d’un raz-de-marée dans son pays d’origine. On ne saurait que rêver d’une distribution française avantageuse même si l’exportation du cinéma d’animation chinois n’est pas des plus aisées ; Zhang Chun l’a reconnu avec une grande lucidité et a modestement déclaré qu’il rayonnait déjà d’avoir pu présenter le film au festival d’Annecy.

Synopsis : Le film est inspiré d’un vieux mythe taoïste mais intègre aussi divers contes chinois. “Our dream is to make a heart-touching animation film, which will bring teenagers power of love and faith” (Notre rêve est de réaliser un film d’animation qui va droit au cœur, qui fera appréhender aux adolescents le pouvoir de l’amour et de la foi.) expliquent les réalisateurs. Le film se déroule dans un vieux monde mythologique. Chun est un être céleste qui doit s’occuper des bégonias. À ses 16 ans, elle est envoyée dans le monde des humains sous la forme d’un dauphin afin d’accomplir son rituel de passage à l’âge adulte. Kun, un humain, lui sauve la vie, mais perd alors la sienne. Avec l’aide de son ami Qiu, elle essaie de ranimer l’esprit de Kun afin de le remercier de l’avoir sauvée.

Le lyrisme des premières images, l’univers mythologique et enfin l’étroit rapport entre les personnages et la nature pourront évoquer à beaucoup la tutelle de Miyazaki, néanmoins il serait injuste d’affilier ce film au père des studios Ghibli pour ces uniques raisons car ce serait oublier les fondements de l’art chinois. Bien sûr, le marché de l’animation ne se réveillant que depuis peu en Chine, les productions récentes n’ont pas encore eu le temps de démontrer une identité forte. Par ailleurs, les deux réalisateurs sont nés dans les années 80 et ont été marqués par le cinéma, la télévision et la littérature japonaises mais l’œuvre puise bien ses racines dans des mythes qui leur sont propres et surtout dénote d’une direction artistique singulière. Zhang Chun confie avoir suivi une formation en peinture traditionnelle chinoise et insiste sur ce point : il a voulu ancrer son récit dans un univers qui correspond à son pays. Pour le mesurer finement, il faudrait sûrement posséder des connaissances poussées en art chinois mais pour le ressentir, il suffit d’ouvrir son âme au film et de se laisser déchirer par les thématiques qu’il porte. Quand Big Fish et Begonia évoque l’amour, c’est systématiquement par le biais du manque et de l’absence, quand Big Fish et Begonia évoque le triangle amoureux, c’est pour mieux incarner à l’écran une sublime résilience. La pureté des personnages n’est jamais remise en question et pourtant, leurs actes peuvent être destructeurs, cette ambiguïté interroge notre rapport au monde et élève le propos à une lecture universelle. Cette lecture universelle ne se veut pas intellectuelle mais totalement sensible et émotionnelle, à l’instar de La Tortue Rouge de Michael Dudok De Wit. En cela, le film est une pure pellicule chinoise et pourrait montrer à de prochaines productions la voie à suivre.

Ceci dit, quelques recherches peuvent démontrer la qualité de la direction artistique du film. Katalin Kovács écrit dans Le silence comme présence : représentations du Vide dans la peinture de paysage chinoise que les représentations du vide dans le shanshui (terme chinois qui évoque le paysage littéraire et pictural) n’ont pas du tout l’acception occidentale qu’on lui attribue.

« Il est bien connu que la peinture tient un rôle privilégié parmi tous les arts en Chine. Selon les traités d’art chinois, c’est la peinture – et, plus particulièrement, la peinture de paysage – qui est le plus susceptible de révéler le mystère de l’univers : le « silence-repos » fondamental qui transcende tout mouvement. Le shanshui veut laisser apparaître ce qu’on ne voit pas par la peinture de ce que tout le monde peut voir. Comme nous l’avons déjà mentionné, tout est allusif dans la peinture de paysage chinoise. À ce caractère d’allusivité s’ajoute aussi le calme et le silence : le shanshui suggère un silence profond où rien ne bouge. »

Or, le premier élément qui frappe le spectateur, y compris le moins convaincu par le film est bien la beauté magistrale des paysages, une beauté « à couper le souffle », une beauté « qui laisse silencieux ». En cela, le film s’inscrit déjà dans une démarche qui le définit. L’auteure explique que le vide n’est jamais synonyme de néant mais bien de complétude du « plein », c’est un élément « dynamique et agissant ». « Autrement dit, il ne renvoie pas à la vacuité, mais il est le principe organisateur de la peinture, en particulier de la peinture de paysage et il sert à matérialiser les espaces où s’accomplissent les transitions. Les espaces vierges sont l’origine de toute création et renvoient donc directement à une métaphysique picturale ; les nuages ou sommets embrumés font partie des motifs symboliques ancestraux qui fascinent de manière indicible l’œil qui contemple, en effet les vapeurs immatérielles montrent l’invisible ou plus exactement sont une image d’une volute insaisissable. Ainsi, la dualité entre les espaces lisses et les espaces saturés sert à faire ressentir la magie dissimulée de ce monde, l’imperceptible fourmillement du cosmos. Le vent, autre figure du vide citée par Katalin Kovács fait également partie des éléments majeurs de Big Fish et Begonia qui condense ainsi tous les symboles forts du shanshui. En ayant conscience de cela et en sachant que le co-réalisateur du film a lui-même travaillé en ayant à l’esprit ces techniques ancestrales, le rapprochement avec les studios Ghibli devient de plus en plus sémantique et de moins en moins tangible. Enfin, les visuels promotionnels apportent encore un peu plus de cohérence à cette démarche car on y retrouve un style traditionnel qui valorise les espaces vierges et surtout les deux motifs récurrents énoncés précédemment : le vent et les nuages. Sous cet éclairage, vous pourrez observer l’introduction du film et vous émerveiller des rubans de couleur qui serpentent au milieu d’une nature calme et lisse, forgeant depuis le néant des chemins à parcourir. Et peut-être que vous y verrez le foisonnement de l’existence qui se matérialise depuis le vide sidéral.

Alors quand les larmes coulent, c’est peut-être bien parce qu’on nous a laissé apercevoir furtivement la beauté cachée du monde et qu’on nous a fait vivre le déchirement le plus total : le seuil entre la vie et la mort, nous faisant éprouver ensuite l’épreuve de la résilience. Big Fish et Begonia, comme son nom l’indique nous soumet à une dichotomie existentielle : la terre et le domaine céleste, le monde des hommes et le monde spirituel. Big Fish et Begonia est animé de transitions dynamiques entre ces deux hémisphères qui jamais ne pourront communier. Oui, il y a bien de quoi bouleverser les cœurs dans ce long-métrage chinois, mais seulement d’un bonheur inouï qui ne saurait jamais mieux se dire qu’avec des images, des vides et des pleins.

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