Ana y Bruno était certes hors-compétition au Festival International d’Animation d’Annecy mais il cristallisait de nombreuses attentes. Déjà parce que, coïncidence de la programmation, les films venus d’Amérique latine étaient rares cette année. (Pequeños héroes, production vénézuélienne lui tenait compagnie dans la sélection). Ensuite, parce que la production s’est voulue très ambitieuse, demandant sept années de travail et un budget de 100 Millions de pesos. Également parce que le réalisateur, Carlos Carrera est considéré au Mexique comme l’un des plus prometteurs de sa génération et a notamment remporté trois Ariel pour son premier long-métrage (l’équivalent des Césars), un Golden Globe du meilleur film étranger, la Palme d’or du meilleur court-métrage pour El Héroe à Cannes en 1994 et une myriade d’autres nominations internationales. Or le projet et l’univers annoncé avaient de quoi piquer la curiosité, Carrera expliquant lui-même qu’il avait voulu le film dans la veine d’un Tim Burton à la mexicaine.

Synopsis : Le père d’Ana conduit la fillette et sa mère dans un manoir isolé au bord de la mer. L’héroïne y rencontrera des personnages fantastiques, étranges et amusants, avec qui elle se liera d’amitié. Après s’être rendu compte qu’ils avaient été en réalité internés, Ana décidera de s’échapper de la clinique pour trouver de l’aide.

De Tim Burton, on reconnaît la galerie de personnages farfelus qui hantent les demeures. C’est une fierté pour l’équipe d’avoir mis au jour autant de personnages imaginaires, cependant c’est peut-être bien là que le bât blesse. Ces êtres surnaturels dont on apprendra davantage au fil du récit ne dépassent pas le statut de sidekick, y compris Bruno qui est censé être un des principaux protagonistes de l’oeuvre. On peine donc à comprendre leur utilité, une faille scénaristique profondément regrettable puisque leurs chara design sont plutôt réussis et que l’oeuvre jouit d’une profonde identité visuelle. Cette panoplie de personnages excentriques flirte même avec le surréalisme puisqu’un éléphant coquet côtoie des toilettes parlantes. Ce n’est pas sans rappeler la personnalisation de concepts dans Vice Versa ou la matérialisation à l’écran de Bing Bong, l’ami imaginaire de Riley. Cependant, l’humour fonctionne moins et il est difficile de s’attacher aux sidekicks tant leur entrée dans le film est impromptue.

Malgré cet obstacle qui n’est pas des moindres, le film possède un charme diffus, celui de son univers probablement mais aussi du rapport entretenu entre réel, mort et imaginaire. D’après El Pais, Alfonso Cuarón and Guillermo del Toro ont été tous deux impressionnés par le résultat ; cela fait sens tant la direction artistique approfondie. En préambule annecéen, Marec Fritzinger, directeur artistique, explique avoir beaucoup réfléchi à la gestion de la lumière et s’être inspiré du clair-obscur du Caravage, il rapproche également la photographie du peintre mexicain Velasco. “Nous avons utilisé comme référent à la création des paysages, le célèbre peintre mexicain du 19e siècle José Maria Velasco” dit-il avant la séance. Or, le réalisateur d’Ana y Bruno a insisté lors de sa présentation sur le fait qu’il voulait prouver le talent et la qualité du cinéma mexicain et Velasco est connu pour peindre l’âme de son pays dans un certain sentiment nationaliste. Il y aurait donc à la fois la volonté de construire une esthétique ciselée mais aussi de montrer que même à gros budget, les productions mexicaines ne se contentent pas de mimer les studios américains mais savent trouver leur propre voie.

Velasco, Cañada de metlac, 1893

La deuxième partie du film accorde une grande importance au monde ferroviaire puisqu’il s’oriente vers le road movie, dénotant d’une force symbolique pertinente (évoquant le cheminement). Le tableau Cañada de metlac est sûrement un des principaux tableaux à avoir inspiré l’équipe tant certains plans le rappellent. Ce contraste d’ombre et de lumière teinte l’ensemble de mélancolie et de mystère. Grâce à ce soin, on sent toujours qu’à portée du monde réel se trouve un verso et cela devient bien réconfortant de sentir la douceur de l’obscurité près des rayons solaires, comme une assurance qu’au-delà de notre vision, s’étend un champ infini de possibilités… La colorimétrie appuie cette réflexion et délimite les lieux du film, des rochers maritimes aux déserts poussiéreux. Il n’aura donc pas manqué grand chose pour faire d’Ana y Bruno un grand film ! Quoi qu’il en soit, pour sa beauté visuelle, la bouille candide de son héroïne et son arc narratif touchant, il serait dommage de passer à côté… 

Franchement, comment ne pas craquer pour cette petite bouille ?

Share →

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *