A Silent Voice, fidèle adaptation du manga éponyme aura de quoi décontenancer tant il mélange les genres.

Maladresses adolescentes

Les premières minutes qui se rapprochent d’un teen movie américain – rock’n roll et essaims d’adolescents filmés au ralenti – laissent rapidement place à un drame bouleversant, celui du harcèlement scolaire. Shoko, jeune fille sourde se présente à ses nouveaux camarades de classe grâce à des petits papiers qui lui permettent de communiquer. La curiosité des enfants se changera vite en cruauté et Shoya, garçon insouciant, se fera le chef de fil de ces persécutions. L’histoire à peine pénétrée, on nous en fait émerger pour se positionner du point de vue de Shoya… quelques années plus tard. Désormais lycéen, le jeune homme est devenu marginal, c’est lui le maladroit qui suscite des regards observateurs. Le héros aux cheveux ébouriffés est grand et mince, on devine par un subtile flash-back que l’adolescence a accompagné la perte de ses plus proches amis, faisant coïncider ce bouleversement avec une puberté soudaine. L’ellipse qui survient rapidement dans le film nous en fait mesurer les conséquences psychologiques puisqu’on quitte un corps enfantin pour retrouver une enveloppe inconfortable. Par sa taille, Shoya ne peut que se distinguer des autres et n’entre plus dans la norme à laquelle il aspirait étant petit, par conséquent chacun de ses gestes semble incontrôlé et maladroit. Sa gaucherie toujours touchante n’est pas que le fruit du dessin originel de Yoshitoki Ōima mais se construit aussi par une animation aboutie. À chaque pas, on sent vaciller ce personnage trop élancé, trop mince, en opposition avec sa première occurrence qui soulignait justement la démarche balancée d’un enfant (trop) sûr de lui.

Communication impossible

Comme la proximité de leurs prénoms pouvait le laisser pressentir, Shoya et Shoko se trouveront contre toute attente quelques points communs, les expériences de ces deux êtres supposés antagonistes (le harceleur, la harcelée) se faisant miroir. En outre, le titre oxymorique permet d’éclaircir le fil rouge de l’oeuvre, il renvoie à l’héroïne bien sûr mais au moins autant aux autres personnages. Shoya souffre de dépression et peine à établir un contact avec les autres, par exemple il ne parvient pas à les regarder dans les yeux. Son nouvel ami à la personnalité déjantée a attendu de le rencontrer pour exprimer son caractère passionné, limité auparavant par une solitude qui étouffait sa voix intérieure. La jeune Naoka est amoureuse, on le devine, mais n’a jamais dévoilé ses sentiments au garçon de son coeur, se laissant ronger par l’amertume et la jalousie. Yuzuru, la petite sœur de Shoko est un également un personnage duel, non seulement elle oublie ses propres envies pour mieux protéger sa sœur mais elle se cherche encore physiquement, passant d’un style androgyne à un style plus féminin. Ainsi, le titre seul éclaire le projet du film : s’intéresser aux voix intérieures qu’on ne sait exprimer. Plutôt que de présenter l’adolescence de manière stéréotypée (l’introduction du film scellerait-elle précisément un pacte de lecture sur le mode de la prétérition, affirmant “voici ce que nous ne ferons pas” ?), il n’hésite pas à incarner des solitudes qui se regardent férocement. Cette période est donc présentée sous ses aspects les plus douloureux et met en lumière des individus qui ne parviennent ni à se parler, ni à se trouver.

Et vous l’avez compris, les personnages secondaires brillent par leur complexité et leur profondeur, ce qui donne envie de lire le manga pour en découvrir les détails ellipsés. La communication avortée se fait l’enjeu principal du récit et illustre un mal humain : posséder le langage mais ne pas réussir à l’employer à bon escient. En cela, la première partie du film est très pertinente, elle met en lumière la hantise du contact avec l’altérité et surtout la crainte qu’a Shoya de mal comprendre ce qu’on lui adresse. Sa haine de Shoko laisse surtout paraître la peur de mal saisir un message et d’afficher sa propre défaillance. La réaction des enfants qui refusent d’apprendre la langue des signes et préfèrent continuer à parler à Shoko via son carnet est très intéressante : par cet affront ils nient l’identité même de l’héroïne et préfèrent choisir le langage qui leur est le plus immédiat plutôt que le plus efficient pour elle. Cet égoïsme est un acte d’une violence symbolique inouïe car les enfants démontrent leur volonté de rester maîtres du langage et de soumettre la nouvelle élève à la position de dominée. Bien sûr, ils craignent de sortir de leur zone de confort mais ils jalousent peut-être aussi la différence qu’elle représente. Ils seraient animés de deux sentiments contradictoires : la peur de sortir du rang mais aussi celle de se fondre dans la masse et d’être invisibles. Par conséquent, ils décident d’effacer le personnage sourd et de le pousser au silence, comme s’il était déjà trop visible. Lui arracher son appareillage à maintes reprises quitte à lui faire saigner les tympans permet de mieux le couper du monde et de détruire le lien entre le soi et l’étrange. En cessant d’exister, Shoko leur rend une existence qui peut être singulière car finalement, c’est elle qui représente la plus grande altérité et aucun ne pourra se distinguer du groupe plus qu’elle ne le fait déjà. En sus, le mépris qu’ils éprouvent pour elle n’est pas dénué de fascination, c’est bien cet attrait qui fera naître une jalousie malsaine.

[Spoilers] Contradictions des personnages, contradictions des spectateurs [Spoilers]

La dualité n’habite pas seulement les personnages de A Silent Voice mais nourrit aussi les réactions du spectateur, tiraillé entre les différentes tonalités du film. Certes, A Silent Voice se veut parfois léger, voire humoristique, il peut donner l’impression de naviguer entre romance et teen drama mais cela ne doit pas occulter la dureté du propos qu’il dépeint. Les solitudes révèlent les maladresses, les maladresses nourrissent les marginalités et justifient l’isolement de chacun. Certaines scènes pourtant dramatiques ont enclenché quelques éclats de rire dans les salles, comme si le ridicule des personnages, c’est-à-dire leur inadéquation au monde renvoyait chacun à ses propres failles et par convenance, provoquait les rires. Bien sûr, le décalage entre les réactions de Shoya et la réalité font sourire mais on peut aussi se demander pourquoi il semble si naturel de rire d’un personnage que les maladresses sclérosent et poussent au suicide ? Peut-être justement parce que l’empathie identifie chacun au malaise ressenti, alors il faut réagir comme les personnages oppresseurs et rire, rire pour ne pas être assimilé à l’anormalité. En riant, on se désolidarise de leur gaucherie et on en limite la répercussion sur notre propre âme. Hausser les épaules, s’attendrir certes mais aussi sourire beaucoup de l’altérité et montrer qu’on trouve bien étrange l’asocial, bref qu’il est différent de nous-même… De cette manière, on éprouve le vain réconfort de se savoir plus stable que lui et surtout, on met à distance une empathie qui aurait de quoi nous déchirer le coeur. Il s’agit, in fine, de rire pour ne pas pleurer, rire pour ne pas se rappeler les moments où nous avons nous-même confiné au plus profond ridicule, essuyant les pires moqueries. De manière plus cynique, cela évite à chacun d’interroger sa propre lâcheté, à savoir de se poser la question suivante : quand avons-nous tourné le dos à un camarade en détresse, à l’instar de la douce Miyoko ?

Construction identitaire

Comme évoqué précédemment, certains plans sont déchirants et rappellent la cruauté dont peuvent faire preuve les enfants, comme s’ils se préparaient déjà à l’absurdité du monde que les adultes entretiennent. La lucidité du film est percutante car souvent, l’enfance est décrite comme incarnation de la pureté et de l’innocence alors qu’ici, elle apparaît comme la période où se tissent les contradictions humaines et où se marquent les plus grands déchirements des relations humaines. C’est l’école primaire qui construit le mal-être futur de chaque personnage et non l’adolescence comme la fiction aime le représenter d’habitude. On doit bien sûr cette finesse d’écriture au manga mais Naoko Yamada, la réalisatrice a su extraire du matériau originel des éléments signifiants. Par exemple, la mort de la grand-mère est rapidement esquissée mais se veut pourtant un symbole fort dans la narration. Ses deux petites-filles découvrent le spectre de l’absence d’une part et d’autre part doivent continuer à vivre sans la sagesse qu’elle pouvait leur apporter. En effet, la grand-mère explique dans une scène très touchante qu’elle a appris la langue des signes et pas seulement par souci d’altruisme mais aussi pour elle-même. Cette femme charismatique montre alors qu’elle chérit la communication en tant que tel et explique à Yuzuru qu’au sein du rapport à autrui, il ne faut pas seulement chercher à donner mais aussi se positionner en receveur. En quelque sorte, il faudrait savoir puiser en de tierces personnes, bref y chercher également du “pour soi” afin de construire son identité. Si la scène est émouvante, c’est que Yuzuru n’a pas hésité à s’effacer pour mieux aider sa sœur et ne pourra trouver sa voie qu’en ayant appris à exister pour elle-même. Les autres personnages sont tous frappés par le déséquilibre de leur vie sociale : les uns ont peur de donner et de se faire rejeter tandis que les autres ne pensent pas mériter de recevoir quoi que ce soit. Ainsi, leurs existences sont toutes conditionnées par un manque viscéral : celui de l’autre.

Heureusement, c’est avec une douceur infinie que Naoko Yamada traite les affres de l’adolescence. L’esthétisme du film adoucit les thématiques les plus dures d’une indicible poésie. Sans jamais juger les protagonistes de l’histoire, elle les met en scène au coeur d’un environnement apaisant qui saura peut-être leur faire trouver le chemin de la résilience… Les raisons seraient encore nombreuses pour citer A Silent Voice au rang des films les plus bouleversants découverts au Festival International d’Animation d’Annecy mais après avoir parlé d’un film chinois (Big Fish et Begonia) puis d’un film japonais, il est venu le temps de naviguer vers d’autres continents !

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