
Philip K. Dick, Ubik, trad. de l’américain par Alain Dorémieux, Robert Laffont [Ailleurs & Demain], 1969.

Qu’est-ce que la réalité ? Philip K. Dick pose et repose cette question dans ses œuvres, et assume de ne jamais y apporter de réponse (entretien avec Patrice Duvic, Magazine littéraire, n° 75, avril 1973). Dans Ubik, le questionnement de la réalité se vit à travers la subjectivité de Joe Chip, chargé de tester les pouvoirs anti-psi des nouvelles recrues de la firme Runciter, que dirigent Glen Runciter et son épouse Ella, maintenue en état de “semi-vie” dans un “moratorium” suisse pour participer à la prise des décisions cruciales pour l’entreprise. Lors d’une mission sur la Lune, les meilleurs éléments de la firme se trouvent pris au piège et Runciter est tué – tous les ingrédients du bon roman de SF sont ainsi réunis avant d’exploser avec la bombe à la page 86. Le récit bifurque alors vers un questionnement métaphysique : tandis que les objets se mettent à régresser dans le temps sous ses yeux, Joe Chip mêne l’enquête et se lance en quête d’Ubik.
L’inquiétante Pat Conley, au puissant pouvoir anti-psi, s’est dénoncée dès les premières pages comme une menace par un tatouage à son avant-bras portant l’inscription Caveat emptor, mais Joe Chip, qui faisait l’office d’intermédiaire et avait conseillé à Runciter de l’“acheter”, n’avait pu que se demander ce que cela pouvait bien signifier. Petit mystère que ces mots latins pour le lecteur aussi, qui se laisse conduire sur une fausse piste : Pat n’a-t-elle pas le pouvoir de modifier le passé ? et n’est-elle pas elle-même persuadée d’être la responsable de la régression du monde à la date de 1939 ? Mais la jeune femme s’avèrera bientôt elle-même victime de ce phénomène que seul Ubik peut empêcher.
Progressivement, Joe Chip prend conscience que l’univers d’avant-guerre où il évolue est comme un remake cauchemardesque de la caverne de Platon. Quand son réfrigérateur hypermoderne, qui n’accepte d’ouvrir sa porte qu’à condition que son propriétaire lui glisse une pièce de cinq cents, devient un « énorme modèle hydraulique », quand son téléviseur haut de gamme se transforme en poste TSF, Joe Chip se dit que « c’était peut-être la vérification assez épouvantable d’une ancienne philosophie mise au rancart, la théorie des idées chez Platon, des archétypes qui, pour chaque catégorie d’objets, sont la seule réalité » (p. 164). Enfermé dans la “réalité” de 1939, il devra comprendre que celle-ci n’est que la projection subjective d’un “semi-vivant”, et combattre avec sa propre subjectivité pour obtenir Ubik.
Mais alors qu’est-ce qu’Ubik ? Ubik est partout, en exergue à chaque chapitre comme sous les yeux de Joe Chip qui ne parvient (quasi) jamais à s’en saisir, Ubik est tout, déodorant, crème revitalisante pour les cheveux, crédit, soutien-gorge, somnifère, pâte à tartiner… C’est “le même mot” qu’ubique “sous deux orthographes différentes”, nous apprend Joe Chip (p. 192). C’est un objet contenu dans “une grande main descendue du ciel, pareille au bras et à la main de Dieu”, un objet “si précieux que la vie de tous les habitants de la Terre en dépendent”. Cet objet, c’est un bombe aérosol, qui permet de restaurer la réalité dégradée, de faire revenir un peu de 1992 dans l’univers de 1939, de tenir à distance la mort qui menace. Mais Ubik lui-même, quoique omniprésent et omnipotent, est-il réel ? n’est-ce pas – qu’il s’agisse de Dieu, du cosmos, ou d’une simple bombe aérosol – aussi une projection d’un esprit enfermé dans la “caverne” futuriste que forment les cercueils du “moratorium” ? La pirouette finale, à la dernière page, fait vaciller toutes les certitudes et laisse le lecteur frissonnant, n’osant plus fouiller dans sa poche de peur d’y voir se transformer le côté face de ses pièces de monnaie.
Aenea





